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Gianni Haver
Professeur de sociologie de l’image
et d’histoire des médias à l’Université
de Lausanne

 

 

Régis voyage, c’est un fait. Il voyage même beaucoup. Est-ce que pour autant il fait de la photographie de voyage? Je ne crois pas. Ce que me donnent à voir ses photos d’ailleurs, ce n’est pas forcément l’ailleurs. Son regard est plus curieux, il va chercher un équilibre plus instable entre l’ici et l’ailleurs. Ce que je veux dire par ce verbiage, c’est que lorsque je regarde son livre sur Zanzibar, je suis constamment balancé entre des sentiments d’éloignement – donc de «différence» – et de proximité – donc de «ressemblance». Ce que je vois, c’est à la fois lointain et «le comme chez moi». Bizarrement, lorsque je me plonge dans l’ouvrage qu’il a réalisé sur Lausanne (c’est ma ville, mais aussi la sienne) j’ai la même sensation. Enfin presque, car elle est renversée: ce «chez moi» me paraît soudain presque exotique.
Les rideaux constitués par la porte automatique d’une rame de métro s’ouvrent sur la scène interne d’un wagon. Un homme assoupi se réveille en même temps et lève la tête. C’est à New York. Non, c’est partout.
Une jeune femme arrose la bouche d’un jeune homme avec son pistolet à eau, à côté quelqu’un montre son cul à la camera. C’est la fête, c’est l’insouciance, le naturel. C’est à Pampelune. Non, c’est partout. Enfin, peut-être pas vraiment partout mais assurément en beaucoup d’endroits.
Un bus à deux étages passe devant une cabine téléphonique rouge dont les vitres sont encadrées de bois . C’est à Londres. Oui, c’est clairement à Londres.
Si je viens de me contredire en égrainant mes exemples, c’est que la photographie de Régis Colombo se laisse difficilement enfermer dans un schéma. Lorsqu’on en repère un, on doit immédiatement le remettre en question car d’autres images viennent jouer la contradiction. La tâche est donc difficile pour qui veut parler de son travail, mais c’est précisément cette fuite perpétuelle des genres, des styles et des conventions qui fait l’intérêt de l’univers photographique qu’il nous propose.
C’est pareil lorsqu’il photographie des personnages, car il nous balance là aussi entre les sensations de familiarité et d’inconnu. Je n’ai jamais rencontré le Dalaï-Lama, ni d’ailleurs Benoît Poelvoorde, mais dans les photos de Régis, on dirait des vieux amis. Par contre le portrait du chef de la police de Bangkok ne m’évoque que l’impression d’une distance incomblable: je ne vois pas ses yeux et je ne veux pas les voir.

Du réel à l’imaginaire (et retour)
Vieille histoire que celle du lien entre la photographie et le réel. «J’ai saisi la lumière au passage et je l’ai enchaînée! – J’ai forcé le soleil à me peindre des tableaux.» disait Louis Daguerre. Si c’est le soleil qui peint, que fait le photographe? Il déclenche un processus dont l’essentiel lui échappe? «Vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste» promettait un slogan publicitaire de Kodak en 1888. En somme, «Les photos sont là, et il ne te reste plus qu’à les prendre» (Robert Capa). Cette vieille tradition de la photographie perçue comme un témoignage, une empreinte du réel, hante encore les discussions autour de toute la pratique et fait parfois oublier que la photographie est avant tout une construction… Allez, une dernière citation: «Tu ne prends pas une photographie, tu la crées.» (Ansel Adams).
Cette construction n’empêche pas le fait que notre lecture de l’image photographique est guidée avant tout par une constante pulsion de renvoi au réel. Le palmier a été ajouté dans l’image de droite ou enlevé dans celle de gauche? L’une ou l’autre possibilité change inévitablement le regard qu’on porte sur les deux photos. Une seule finira par paraître naturelle, et reléguera l’autre dans la catégorie du faux. Finalement, ce palmier a-t-il vraiment été ajouté ou enlevé?


Mais si le réel est l’expérience du regard, alors toute photographie est réelle, car elle porte pour le moins en elle le réel de sa propre existence matérielle: si elle existe, si je peux la regarder, elle est réelle. Est-ce que pour autant ce qu’elle représente, c’est le réel? Assurément pas, c’est certes un discours sur le réel mais qui part d’un moment choisi, cadré, bidimensionalisé, unitemporalisé. Un moment qui est érigé en représentant d’un ensemble extrêmement plus complexe. La photographie, comme toute représentation, est bien plus dépendante de l’imaginaire que de la «réalité». Mais puisque l’imaginaire est la connotation d’éléments de réel, choisis, triés et chargés de sens, alors toute photographie y est étroitement liée. C’est de cette relation ambigüe que les images de ce livre me parlent.

Photographie multidimensionnelle
C’est un fait: toute image est polysémique. Elle renferme des séries de significations qui peuvent même être contradictoires. Une image nous parle en fonction de notre vécu, de notre expérience, elle évoquera des sensations différentes selon les personnes qui la regardent. Cette polysémie peut être réduite, c’est le rôle de la légende par exemple, mais c’est aussi le rôle des conventions extérieures à l’image: un panneau de signalisation de cédez-le-passage est moins polysémique qu’un tableau abstrait. Mais il s’agit d’une convention, d’une construction, car rien dans ce triangle rouge qui pointe vers le bas ne contient intrinsèquement la notion de «cédez-le-passage». Il y a aussi des conventions moins strictes que le code de la route mais qui jouent un rôle dans l’interprétation et la connotation de l’image, ce sont les conventions culturelles, les stéréotypes, les habitudes. Autrement dit, si chaque personne a potentiellement une lecture différente d’une photographie, celle-ci sera néanmoins interprétée au travers de conventions socialement partagées.
Les photographies de Régis Colombo se nourrissent de ces conventions pour mieux les mettre en évidence et en quelque sorte pour mieux les détruire. Par l’accumulation d’images assemblées en une seule, ses compositions et ses «Transparencies» sont là pour brouiller les pistes des interprétations préétablies, elles redonnent à l’observateur son droit au désarroi, au questionnement.


 

Here and elsewhere
Gianni Haver, a lecturer in Sociology of
the Image and History of the Mass Media
at the Lausanne university

 

 

Regis travels, that’s a fact. He even travels a lot. Does this imply that what he does is travel photography? I don’t think so. What I see in his photos from elsewhere is not necessarily something from elsewhere. He has a more inquisitive look, he seeks a more uncertain balance between here and elsewhere. What I mean to say through this verbiage is that when I look at his book on Zanzibar I am constantly going from a feeling of alienation – and therefore of “difference” – to one of proximity – and therefore “likeness”. What I see is from far away and at the same time it “feels like home”. Oddly enough, when I immerse myself into his book on Lausanne (my town, but also his) I have the same impression. Well, nearly, because it’s the other way round: this “home” suddenly seems exotic to me.
The curtains formed by the automatic doors of an underground station open onto the inner scene of a coach. A sleepy man wakes up at the same moment and looks up. This is New York. No, it’s everywhere.
A young woman sprays a young man’s mouth with her water pistol, next to them someone show their bottom to the camera. It’s party time, carelessness, it’s natural. This is Pamplona. No, it’s everywhere. Well, perhaps not everywhere exactly but surely it’s in many places.
A double-decker bus passes by a red telephone box with wooden framed windows. This is London. Yes, this is definitely London.
If I have just contradicted myself through my examples that’s because Régis Colombo’s photography can hardly be restricted to a set pattern. When you spot one, you must immediately question it because other images come and contradict it. Talking about his work is therefore a difficult task for whoever wants to undertake it, but it is precisely this constant escaping from genres, styles and standards that make his photographic universe so interesting.
The same happens when he takes a picture of public figures because, here again, he makes us sway between a feeling of familiarity and the unknown. I have never met the Dalaï-Lama, or even Benoît Poelvoorde, but in Régis’ pictures you’d think they were old friends. Unlike the portrait of the Bangkok police chief which only gives me a sense of unbridgeable distance:
I can’t see his eyes and I don’t want to see them.

From reality to fantasy (and back)
The link between photography and reality is an old story. “I captured the light and chained it!
– I forced the sun to paint some pictures for me”. Those were the words of Louis Daguerre. If it is the sun that does the painting, what does the photographer do? Does he initiate a process that essentially escapes him? “You press the button, we do the rest” such was Kodak’s advertising slogan in 1888. In effect, “The photos are there, and all you have to do is take them” (Robert Capa). This old tradition of perceiving photography like a testimony, a print of reality, still haunts conversations around the whole practice and sometimes makes you forget that photography is above all a construction… Go on then, one more quote: “You don’t take a picture, you create it.” (Ansel Adams).
This construction does not alter the fact that our reading of the photographic image is guided first of all by a constant drive to compare it with reality. Has the palm tree been added to the picture on the right or was it removed from the one on the left? One or other possibility inevitably alters the way we perceive the two photos. Only one of them will end up looking natural, and relegate the other to the category of fake. In the end, has this palm tree really been added or removed?
But if reality comes from the experience of looking, then any photograph is real because it bears. at least in itself. its own material existence: if it exists, if I can look at it, it is real. Does this imply that what it shows is real? Of course not, it is clearly a discourse on reality but it springs from a chosen moment that has been framed and made two-dimensional, unitemporal. A moment that stands as the representative of a whole which is far more complex. Like all representations, photography is far more dependent on fantasy that on “reality”. But since fantasy is the connotation of real elements, chosen, separated and filled with meaning, then any type of photography is closely related to it. This ambiguous relationship is what the pictures in this book evoke for me.

Multidimensional photography
It is a fact: any image is polysemic. It contains series of meanings which can actually be contradictory. What an image means to us depends on what we have lived, on our experience, it will cause different impressions depending on the people who are looking at it. This polysemy can be reduced, through the use of legends, for example, but also through conventions not related to the image itself: a give-way sign is less polysemic than an abstract painting. But it is a convention, a construction, because nothing in that red triangle pointing downwards intrinsically contains the notion of having to “give way”. There are also some conventions which are not as strict as the highway code but which play a role in the reading and connotation of an image, these are cultural standards, stereotypes, habits. In other words, if every person has a potentially different interpretation of a photograph, the latter will nonetheless be interpreted through socially-shared standards.
Régis Colombo’s photographs feed on these standards to point them out all the more and, in some ways, to destroy them better. Through the accumulation of images gathered into a single one, his compositions and his “Transparencies” are here to cloud the issue of pre-established interpretations, they restore the observer’s right to disarray and challenge.