Un rêve d’architecte - La brique de verre Falconnier

 

 

UNE INVENTION RÉVOLUTIONNAIRE

Gustave Falconnier (1845-1913), natif de Nyon, est une figure rare d’architecte-inventeur formé à la fois en Allemagne et aux Beaux-Arts de Paris. Préfet du district de Nyon pendant trente-quatre ans, il dépose tout au long de sa carrière plus de quarante brevets d’invention dans différents pays d’Europe. En 1886, il met au point une invention révolutionnaire : la brique de verre Falconnier. Celle-ci s’inscrit dans un contexte de développement des matériaux en verre destinés à la construction, perceptible dès les années 1880 en Europe. Falconnier invente un produit moderne dont l’esthétique remarquable rivalise avec ses qualités pratiques : isolante, elle laisse passer la lumière tout en préservant des regards. De plus, son mode de fabrication par soufflage-moulage, impliquant des verreries à bouteilles, est totalement inédit dans l’histoire du verre et de la construction.

Un succès phénoménal

La brique de verre Falconnier conquiert rapidement l’Europe et les Etats-Unis via les expositions universelles. A Chicago en 1893, Gustave Falconnier reçoit notamment une médaille et un diplôme vantant les multiples qualités de sa brique. Cette visibilité permet à ce matériau d’être utilisé un temps par les plus grands noms de l’architecture, inscrits dans la modernité, tels que Stephen Sauvestre, Louis Bonnier, Hector Guimard, Auguste Perret, Henri Sauvage, Hendrik Petrus Berlage, Gustav Gull ou Le Corbusier.

Un objet de patrimoine

Le Château de Nyon est propriétaire du plus important fonds connu à ce jour de briques de verre Falconnier ainsi que de prototypes en bois et de moules en fonte, objets rarissimes, ayant servi à leur fabrication d’origine. Ces objets sont d’autant plus précieux qu’ils offrent un éclairage unique sur l’élaboration des formes de la brique Falconnier et sur l’implication de l’inventeur dans sa production. La richesse tant formelle que chromatique des briques de verre laisse entrevoir les ambitions que l’architecte place dans cette invention qu’il ne cesse d’améliorer jusqu’à sa mort en 1913. La présentation de ce fonds inédit permet de retracer la saga de la brique Falconnier – et de sa conquête du monde – tout en valorisant un patrimoine souvent méconnu du public

En l’absence de documents écrits, ce corpus matériel constitue l’unique source dont nous disposons pour retracer l’histoire de cette brique de verre depuis sa naissance dans la petite ville de Nyon jusqu’à sa trop brève conquête du monde. Ce fonds est d’autant plus exceptionnel et précieux qu’il provient de la maison familiale de Gustave Falconnier lui-même, nous entraînant donc au coeur de la genèse de cet objet. Il nous offre ainsi l’occasion unique de retracer non seulement tout le processus d’élaboration des différentes formes voulues par l’inventeur, mais également de comprendre que Gustave Falconnier, loin de se contenter de vendre le brevet après 1886, comme on le pensait jusqu’ici, fut directement impliqué aussi bien dans la mise en production de ses briques que dans les améliorations apportées au fil du temps à leur assemblage qu’il suivait de près et ne lâcha pas jusqu’à sa mort survenue en 1913.

La patrimonialisationde la brique Falconnier -genèse et enjeux du projet

S’intéresser à la brique de verre Falconnier permet de comprendre comment l’on passe de la considération d’un simple objet, apparemment anodin et oublié, à un véritable sujet d’étude. Celui-ci rejoint une tendance récente de la recherche liée à l’histoire des matériaux. Ainsi, la brique Falconnier permet de mieux appréhender les liens entre la Suisse et le monde à la fin du XIXe siècle, de comprendre l’importance des réseaux de circulation et d’échanges, tout en offrant un éclairage sur la réception du rationalisme en Suisse et en Europe. Cette étude touche également à un moment charnière entre production artisanale et production industrielle.

La recherche n’aurait pas été possible sans la réunion de différents intérêts et, parfois, d’heureux hasards qui ont conduit des chercheurs, des architectes, la famille de l’inventeur ou des personnes simplement interpellées par l’esthétique inédite de cet objet de verre, à étudier et sauvegarder de nombreuses pièces malgré les destructions répétées, faute de connaissance.

Ainsi, les recherches pionnières d’Anne-Laure Carré à Paris dans les années 1990 ont permis de restituer sa place à la brique Falconnier en tant que jalon inédit dans l’histoire du verre, et de recenser de nombreuses réalisations faites par de célèbres architectes. La qualité de « découvreurs » de personnalités très tôt conscientes de l’importance de ce matériau de verre est à relever. Certains ont pu rencontrer le petit-fils de Falconnier, tels Jacques Gubler, alors professeur à l’EPFL – qui a accompagné la chercheuse parisienne dans son enquête en Suisse – et l’architecte Vincent Mangeat, qui ont tous deux préservé, avant l’heure, des exemplaires de briques Falconnier. Du côté de Zurich, l’architecte Arthur Rüegg a présenté à ses étudiants de l’EPFZ la fameuse brique de verre employée par Le Corbusier, alors qu’à Paris, l’historien de l’architecture Jean-François Cabestan s’est familiarisé de longue date avec la brique nyonnaise, et qu’à Lausanne l’historienne de l’art Catherine Schmutz Nicod a commencé ses recherches dans les années 1990, pressentant la portée du sujet. Depuis ces mêmes années, au Château de Nyon, Vincent Lieber prête attention à ce matériau de verre et acquiert des briques Falconnier. Dans ce contexte, le magnifique fonds de l’inventeur, arrivé en 2009 dans les collections, a contribué à relancer la recherche sur le sujet. Dans le cas de la brique Falconnier, il faut également relever l’intérêt des nouveaux médias, qui ont manifestement favorisé et accéléré la diffusion des informations et les échanges entre les chercheurs de différents pays. Par exemple, le site internet extrêmement fouillé du Californien Ian Macky, glassian.org, dédié aux matériaux verriers, présente un solide dossier sur la brique nyonnnaise, enrichi de nombreuses sources tandis que le blog de l’archiviste communale de Nyon, Elisabeth Bourban-Mayor, consacre une page à l’invention de Falconnier, régulièrement enrichie par des visiteurs. Autant de connaissances et de sources, qui, réunies, ont permis d’imaginer une étude monographique de l’architecte-inventeur Gustave Falconnier et de sa brique de verre. Développée par l’auteure de cet article, dans le cadre d’un mémoire de master en 2016, celle-ci a bénéficié du soutien bienveillant de Dave Lüthi, professeur d’histoire de l’architecture et du patrimoine à l’Université de Lausanne.

L’exposition qui se tient aujourd’hui au Château de Nyon et la publication – enrichie de nombreuses contributions de spécialistes, historiens de l’architecture ou scientifiques – sont le fruit de tous ces travaux et élans guidés de longue date par la passion de l’objet et rejoignent aujourd’hui les ouvrages, récemment consacrés aux matériaux en verre dans différents pays.

L’exposition et la publication se veulent être é galement des jalons importants pour une meilleure compréhension de l’objet en tant que source historique à valeur propre. Ainsi, les briques Falconnier présentent sur leurs flancs les seuls indices permettant de retracer leur histoire encore très lacunaire. Le projet mené au Château de Nyon s’efforce d’engager le processus de patrimonialisation de ce matériau unique, dont les exemplaires encore en place deviennent rares et urgents à valoriser. En effet, la brique Falconnier souffre d’un manque récurrent de reconnaissance qui a conduit jusqu’à présent à sa destruction presque systématique. Si la véranda Michaud a été abattue sans ménagement en 1983, la situation n’est hélas pas différente aujourd’hui,

Un rêve d’architecte. La brique de verre Falconnier // Chateau de Nyon // Dossier de presse 6 juin 20185sauf à de rares exceptions, liées bien souvent à l’intervention d’une personne éclairé e. Les seules restaurations du matériau reposent avant tout sur le prestige de l’architecte – c’est le cas de la villa Schwob – ou sur la fonction publique du bâtiment, tel le Stadthaus de Zurich dont la voûte a magnifiquement été restaurée en 2010. Un chantier exemplaire qui, gageons-le, ouvre la voie à une meilleure mise en valeur de ce matériau hors du commun.

Gustave Falconnier(1845-1913),une figure d’architecte-inventeur suisse

Gustave Falconnier naît le 6 juillet 1845 à Nyon. Il est le fils de Marc Louis Falconnier, employé au port de Nyon, et de Louise Matthey. En l’absence de documents d’archives, on ne connaît que les grandes lignes de la formation de Gustave Falconnier : il suit tout d’abord l’École moyenne de Lausanne qui le familiarise avec des notions d’ingénierie, puis s’en va à Munich, avant de parfaire ses études à Paris à l’Ecole des Beaux-Arts. Les deux villes sont alors considérées comme des centres artistiques importants qui lui offrent une formation complète.

Cette double formation le distingue dans la ville de Nyon qui compte alors encore très peu d’architectes formés. Dès son retour à Nyon en 1870, il ouvre un bureau d’architecte et obtient rapidement des commandes publiques, telles que les écoles de Commugny (1873) et Marchissy (1874), ou l’Hôtel des Postes et des Télégraphes de Nyon (1876). Il mène également une importante campagne de restauration du temple (1878-1880).

Sa carrière d’architecte est cependant ralentie par son implication dans les affaires publiques en tant que membre du parti radical. Dès 1879, il assume la charge de préfet du district de Nyon, qu’il conserve jusqu’à sa mort.

Mais la sphère d’activité qui occupe principalement Gustave Falconnier, toute sa vie durant, est liée à l’invention. Entre 1873 et 1912, il dépose plus de quarante brevets d’invention dans différents pays. En 1886, il formule son brevet majeur : la brique de verre soufflé.

La brique de verre Falconnier

Si Falconnier dépose d’abord des brevets pour des biberons en verre, ses préoccupations d’inventeur rejoignent celles de sa profession d’architecte avec la création de la brique de verre en 1886 (brevet français). En 1887, il protège ensuite son invention en Allemagne, en Belgique, en Angleterre et aux Etats-Unis en 1889. Le brevet suisse est déposé en 1888. Jusqu’à la fin de sa vie, Falconnier travaille à l’amélioration de son invention par le biais de plusieurs brevets relatifs au système d’assemblage de son matériau

 

La brique de verre soufflé est un matériau nouveau dans la construction qui permet notamment la réalisation du mur de verre. Falconnier s’inscrit ainsi dans un contexte d’innovation verrière qui contribue à la mise au point de nouveaux matériaux qui soient inaltérables et lavables en accord avec les théories hygiénistes de l’époque.

 

Falconnier développe cinq modèles principaux de briques basés sur des formes géométriques élémentaires pratiques à assembler : le carré, l’hexagone et le cercle. Il ajoute à ce corps creux développé en volume des qualités d’isolation contre la chaleur, le froid, le bruit et l’humidité grâce au matelas d’air qu’il contient une fois hermétiquement fermé. En surface, les briques sont taillées à facettes de sorte à diffracter la lumière. Bien que translucides, elles ne permettent pas de voir à travers contrairement au vitrage.

 

Ces qualités isolantes, esthétiques, hygiéniques et constructives novatrices sont distinguées lors des Expositions universelles et horticoles. Cette visibilité provoque un véritable engouement pour ce matériau de la part des architectes modernistes, entre 1895 et 1910.